– Chef... il nous regarde... il voudrait nous parler...
C’était vrai. L’hybride avait relevé la tête et tournait vers eux son regard suppliant, plein de larmes, touchant malgré sa laideur qui levait le cœur.
– Il a entendu... Warzz... Warzz...
Le monstre fit un effort pour toucher sa poitrine d’un de ses bras, celui qui évoquait le bras de Luc.
– Warzz... c’est lui, sans doute...Le monstre fit un signe de la tête, sans doute négatif, et retomba.
– Écoutons Dorothée... Elle va nous éclairer...
Lentement, en eux, naissaient les images-pensées diffusées par la curieuse fleur médiumnique.
« ... Arraché à mon univers... les hommes... un navire... emmené vers une planète que vous appelez la Terre... »
Luc et Ernest retenaient leur souffle. Ils commençaient à saisir.
« ... Seul... parmi mes frères, Warzz... »
– Les Warzz... le peuple jovien... voilà...
– Écoutons encore...
Par bribes, ils recevaient les impulsions et les traduisaient de leur mieux, en se consultant parfois quand l’un d’entre eux n’avait pas, ou croyait ne pas avoir compris.
« ... Venu dans ma gangue protectrice... »
Les deux cosmonautes se regardèrent, fronçant le sourcil, ne comprenant pas tout de suite.
« ... Entendu... compris... les Terriens veulent venir sur Jupiter... Ainsi nomment-ils notre monde... Interdit... La loi des Warzz interdit à tout étranger venu de l’espace de toucher la planète, notre déesse... »
Luc hocha la tête d’un air entendu. Cela lui semblait devenir de plus en plus clair.
« ... Mon devoir... lutter... utiliser notre puissance... détruire expérience... Pas de Terriens dans le monde de Jupiter... »
– C’est plutôt raté, siffla Ernest entre ses dents.
Luc lui donna une bourrade pour le faire taire et ils recommencèrent à écouter Dorothée.
« ... Lutté... lutté contre Terriens... Eux plus forts... Ramené vers Jupiter... »
– Mais, s’écria soudain Ernest, il y a quelque chose que je ne pige pas. Personne, avant nous, n’a mis le pied sur ce monde impossible... Qu’est-ce qu’il nous raconte, ce zigue-là ? Qui l’a ramené ?
Luc fit claquer sa langue, agacé. Mais il pensait qu’Ernest n’avait pas tort. Cela s’embrouillait de nouveau.
Ils comprirent un peu après, après de multiples recoupements et surtout avoir réchauffé la plante à la lueur du spot pour obtenir des redites, des retours en arrière, émanant des divers calices qui étaient autant de micros émetteurs.
« ... Ici, j’ai cru retrouver la vie, la force... Mon voyage... Ma lutte m’avaient épuisé... J’ai quitté la gangue... »
– La gangue... Le fossile, l’idole, cria soudain Luc, comprenant que l’être-nuage était précisément leur importun compagnon de voyage.
Ce fut Ernest qui lui fit signe de se taire. Dorothée, maintenant, très surchauffée, paraissait lancée :
« ... Me suis lancé à votre poursuite... tenté une fois encore... prendre apparence humaine... pour vous tromper... mais il n’y avait que deux modèles. Vous deux... »
– Un vrai caméléon, fit remarquer Ernest.
– Un phasme plutôt, un insecte mimétique, ou quelque chose d’approchant.
– À cela près que sa vraie nature, c’est le nuage...
« .... Épuisé... n’en peux plus... vais mourir... pouvez me sauver... Venez à mon secours... »
L’émission devenait très faible. L’être était certainement extrêmement las, à bout de souffle.
Ils s’acharnèrent, réussirent encore à comprendre :
« ... Une seule façon de me sauver... »
– Ah ! s’écria Luc, si je savais... S’il nous disait comment ?...
« ... Vous aiderai... Pas votre ennemi... Autres Warzz vont vous attaquer... »
Les cosmonautes se regardèrent, soudain inquiets.
Oui, bien sûr, c’était logique, Jupiter était un monde habité. Et par quels habitants...
« ... Me permettre... Me permettre... Refuge... »
– Le refuge ? Sa gangue, ce fossile...
« ... Impossible... impossible regagner... Besoin d’aide vivante... humaine ou warzz... »
L’émission stoppa.
Luc saisit Dorothée, alla la replacer près de l’être qui esquissa un vague sourire.
Sourire qui fit grimacer Luc et Ernest. Sourire d’une bouche en deux parties reproduisant la moitié de leurs deux moitiés de bouches accolées, ce qui était aussi ridicule qu’odieux à contempler.
Ils laissèrent Dorothée un bon moment, la reprirent, la soumirent de nouveau à l’action photonique du spot.
L’idée était bonne.
L’être-monstre avait dû interrompre son récit-pensée mais, comprenant qu’on ne lui voulait pas de mal, qu’on cherchait à le comprendre, il avait dû parfaitement réaliser le rôle de Dorothée et, cette fois, faire un effort suprême pour se faire entendre.
Si bien qu’alors qu’il s’effondrait une fois de plus, Luc et Ernest, par le truchement des fleurs écarlates, recevaient son suprême appel :
« ... Gangue... ne peut la rejoindre... Impossible mutation... Redevenir nuage Warzz... action acide nécessaire... »
– De l’acide ? Et ensuite…
Ils surent qu’un jet d’acide diluerait le corps emprunté, provoquerait une nouvelle mutation et que la caricature d’humain redeviendrait Warzz.
Mais ce n’était pas tout. Le Warzz pouvait évidemment regagner sa gangue, la fameuse fossile-idole-mandragore qui avait tellement intrigué le Cerveau.
Le Warzz, alors enfermé, deviendrait inutile. Or, il souhaitait aider les Terriens, leur annonçant le déchaînement de sa race contre leur audacieuse profanation de Jupiter.
– Comment communiquer, voilà le hic...
Il faut croire que le Warzz, décidément très intelligent, très subtil, avait aussi prévu cette question.
Ils le surent par Dorothée, il proposait, ni plus ni moins, de récidiver ce qu’il avait si bien réussi à bord de l’Étoile Bleue avec ce bon monsieur Quatre.
Pénétrer en un d’eux par voie respiratoire, s’incorporer à l’être humain. Là, il pourrait discuter avec eux, sans retard, et revivre, et les aider, et interrompre le combat qu’il jugeait imminent entre les Terriens et les Warzz.
La première idée vint simultanément aux deux garçons.
Refuser !
Ni l’un ni l’autre ne devaient tomber sous la coupe du Warzz, en dépit de ses protestations d’amitié et de reconnaissance envers ceux qui étaient venus à son secours.
– Trop risqué... Nous ne pouvons...
« ...Je vais mourir... sans un vecteur humain... Je vais mourir… »
Ernest pâlit, montra l’hybride :
– Chef... c’est vrai... il va mourir...
Luc s’interrogeait.
Devait-il éviter cette dangereuse proposition ? Laisser périr ainsi le Warzz ?
Où était son devoir ?
Ne serait-ce pas perdre une occasion unique de remplir sa mission, en entrant en contact avec ce peuple étrange des êtres-nuages, d’éviter une lutte stupide, et d’explorer Jupiter à fond ?
Mais se livrer, ou livrer Ernest, au caprice du Warzz, du trop dangereux Warzz...
Il se pencha sur lui, faisant signe à Ernest d’amener Dorothée :
– Pourquoi ne pas rentrer dans votre gangue ?
Le Warzz secoua négativement sa tête à deux faces.
On attendit une minute, puis on illumina Dorothée, qui transmit :
« ...Besoin de vitalité... Seul un organisme humain... vous supplie... éviter guerre... Warzz vont attaquer... Navire spatial... »
Luc fit un bond :
– Les Warzz sur Europe !... L’angoisse le prenait à la gorge.
– Tamara... Tamara est avec eux... Les Warzz vont attaquer...
Il bondit vers une armoire métallique :
– Les acides, Ernest...
– Chef, vous voulez ?...
– Le diluer oui, puisqu’il le demande. Et tant pis, je risque...
– Ah ! non, hurla Ernest. Moi, dans ce cas. Pas vous. Vous devez rester lucide. Vous êtes le chef. Et si je deviens furieux, si je vous menace, je vous en supplie, moi aussi, abattez-moi...
Luc blêmit et ne dit plus rien.
Déjà Ernest, ouvrant l’armoire, prenait les diffuseurs d’acide, les moyens actifs destinés à attaquer les minerais, lors des randonnées interplanétaires.
Avec un chalumeau spécial, il marcha sur le Warzz qui fit un signe de vague reconnaissance.
Mais le monstre retomba, épuisé.
Ernest braqua le chalumeau et arrosa le corps hideux.
Sous leurs yeux, à une vitesse incroyable, il se dilua. En quelques secondes, l’hybride eut disparu.
À sa place, il y avait un nuage.
Mais un nuage livide, tremblotant, évoquant vraiment un être malade à bout de forces.
Luc fit un pas, mais Ernest après avoir posé le chalumeau, écarta son chef d’équipe.
Il ouvrit la bouche, aspira, autant par le nez que par la gorge.
Halluciné, Luc vit l’être-nuage pénétrer dans l’organisme d’Ernest.
CHAPITRE IX
Un instant, Luc Delta demeura immobile, silencieux.
Incroyablement sur ses gardes.
Ce qui était devant lui — un homme ? un monstre ? ou quoi ? — ce n’était absolument plus son vieux copain Ernest, son coéquipier dans les randonnées à travers les étoiles.
Certes, cela présentait l’aspect physique d’Ernest Tavier, et l’être nébuleux qui s’y était incorporé n’existait plus, du moins en apparence.
Il y avait le corps d’Ernest.
Debout et qui esquissait un sourire, un sourire qui, cependant, n’était plus celui du garçon énergique et railleur que Luc connaissait bien.
Luc était terriblement ému. Instinctivement, il gardait la main à sa ceinture, très près du manche de son poignard de cosmonaute.
S’en servir… contre Ernest, ce simulacre d’Ernest ? Non, ce serait vraiment trop horrible.
Où était le vrai Ernest, sa personnalité intrinsèque ? Luc Delta ne se rappelait que trop la triste aventure de monsieur Quatre, devenu le félon, l’ennemi numéro un à bord de l’Étoile Bleue.
Mille pensées défilaient ainsi en lui. Mais l’autre faisait un pas, tendait la main en un geste d’alliance et se décidait enfin à prendre la parole :
– Seigneur Luc Delta... je veux être votre ami…
La voix sonnait drôlement, avec des hésitations, des ruptures de rythme, provoquant de singulières syncopes au cours de la phrase.
Et puis, ce n’était pas la voix d’Ernest.
Luc pensait depuis longtemps que divers éléments révèlent infailliblement la personnalité. Le son de la voix, l’expression du regard. L’écriture aussi.
Il n’était évidemment pas dans le ton de demander une page écrite à l’extraordinaire personnage afin de se livrer aux délices de la graphologie, mais il suffisait d’entendre ce pseudo-Ernest de lire dans ses yeux, pour être assuré qu’il était devenu un autre.
Luc avait eu quelque peine à assimiler, en dehors du mini-astronef, le mode de vision nécessaire sur la planète Jupiter.
Maintenant, il devait faire un autre genre d’effort : s’accoutumer à admettre qu’il avait un Warzz en face de lui, un Warzz « déguisé » en Ernest Tavier.
– Soyez le bienvenu, dit-il, pour dire quelque chose.
Il vit luire une flamme dans les yeux de la créature :
– Merci... je vous dois la vie, à vous, à votre ami qui m’a permis d’endosser son organisme...
– Mais je n’ai pas très bien compris, commença Luc Delta.
Le Warzz hocha la tête :
– J’allais périr... j’avais suivi, depuis le rapt de ma gangue par vos coplanétriotes, la loi des Warzz qui est d’interdire à tout prix le viol de notre planète-déesse par des étrangers, quels qu’ils fussent. Vous savez tout ce que j’ai tenté. Notre nature nébuloïde nous permet d’assimiler à une vitesse foudroyante les pensées de toute créature vivante. Ce ne fut qu’un jeu pour moi de percer tous les secrets des humains. Mais j’étais loin de mon monde-patrie. J’ai lutté, utilisant nos pouvoirs protéiques. Finalement, à mon arrivée ici, je me suis trouvé épuisé. C’est pour cela que je vous ai prié de ne pas me ramener directement dans ma gangue. Parce que cela signifiait pour moi la mort immédiate. J’étais à bout et il me fallait me revigorer...
– Je crois comprendre. Il vous était nécessaire de vous nourrir d’une vitalité humaine. C’est bien cela ?
Luc avait jeté cette phrase comme un défi, avec, malgré lui, une moue quelque peu méprisante.
Le Warzz sourit de ce sourire figé qui ne ressemblait que de fort loin au bon sourire franc du mécanélec :
– Ne me prenez pas pour un vampire... Ni pour un ennemi. Vous m’avez sauvé et je veux vous aider, c’est tout simple.
Luc Delta n’était pas rendu pour autant :
– Trahiriez-vous donc les Warzz, les vôtres ?
– Non, dit la créature. J’ai compris une chose (car je vous ai observés tous lors de mon séjour parmi vous) : vos intentions sont pures, et absolument scientifiques. Mon rôle est donc de servir de médiateur entre les Warzz et les Terriens. D’éviter, je vous l’ai dit, un conflit.
– À ce propos, vous m’aviez dit que les vôtres voulaient attaquer notre expédition, sur Europe...
Il s’interrompit,
Il avait instinctivement tourné la tête et le Warzz l’imitait.
– Qu’ai-je entendu ? Sur Jupiter, je n’ai encore rien remarqué de sonore. Pas de vent, aucune vie animale...
Le Warzz paraissait soudain très soucieux :
– Mes frères vont peut-être vous attaquer. Seulement, ne l’oubliez pas. Leur nature originale doit, pour investir un navire tel que le vôtre, se livrer à un travail de mutation.
– Je vois. Des êtres gazéiformes ne peuvent, évidemment, forcer des portes de platox qui résistent même à l’inframauve. Alors ? En quoi se sont-ils donc changés, à votre avis ?
La mauvaise humeur de Luc montait nettement.
Le Warzz le comprit :
– Si je vous avouais que je n’en ai aucune idée ? Les Warzz peuvent tant de choses... prendre toutes formes possibles...
Luc se fâcha soudain :
– En voilà assez. Êtes-vous mon allié, oui ou non ? Dites-moi donc la vérité... du moins celle que je pressens. Un Warzz peut, en effet prendre n’importe quelle forme. Mais cette forme, il ne la crée pas, il ne l’invente pas. Il imite, il copie. Donc, pour m’attaquer, dans mon navire, les Warzz ont imité... quelque chose qui est ici... Moi... ou vous... enfin, mon ami Ernest... Ou bien...
Il s’interrompit.
On cognait contre la coque. Ce qu’il avait entendu primitivement n’était qu’un son très vague. Maintenant, une volonté agissante (avec des mains, des outils, ou quoi ?) tentait de forcer la porte magnétique du sas ou, peut-être, de percer la carène du cockpit.
Bousculant presque le Warzz, non sans répugnance parce qu’il lui était pénible de le voir sous l’aspect du cher Ernest, Luc se précipita aux hublots.
L’angle de vision était impraticable. Alors, il traversa la petite cabine et brancha le panoramique.
Le Warzz ne broncha pas.
Comme Luc Delta, il voyait, sur l’écran, en télé rapprochée les créatures qui tentaient, en effet, l’assaut du mini-astronef.
Des êtres-nuages, des Warzz, ce n’était pas douteux. Luc palpait les boutons de son poste et l’image évoluait sur l’écran, tournait, retournait, montrait, avec un relief parfait et, sous des angles très divers, les sept Warzz cherchant à briser la paroi de métal.
Dans le paysage mirifique, chatoyant, onduleux, de Jupiter, avec des arbres monstres, des ombres qui passaient, des brillances d’inattendu et des fluorescences de cauchemar, sept nuages avaient donné naissance à sept personnages, non achevés, esquissés mais imités de l’homme et, en la circonstance de Luc Delta lui-même.
Des sept nuages fulgurants qui étaient sans nul doute sept Warzz en pleine forme, en pleine santé, traversés de fulgurances éblouissantes, montrant des coloris variés et envoûtants, issaient sept torses d’hommes, aux bras vigoureux, avec, tous les sept, la tête de Luc Delta.
Cela semblait une imagerie mythologique, peut-être un peu enfantine, mais dont Luc ne pouvait mésestimer le péril qu’elle représentait.
Mutés partiellement, juste pour posséder sur un torse le chef et les bras, et les mains, les Warzz, massés contre la carène, tentaient de la briser.
Luc Delta éclata de rire :
– Ils ne sont pas forts, les Warzz. Ils manquent vraiment d’imagination et vous m’aviez fait croire qu’ils valaient mieux que cela. Comment ? Ils n’ont donc pas compris que, pour tenter un tel assaut, des outils, des armes redoutables étaient nécessaires ? Et puis à eux sept, ils ne se sont vraiment pas fatigués pour trouver un type morphologique... C’est moi, encore moi, personne d’autre...
Le Warzz ne répondit pas. Il semblait embarrassé.
– Dites quelque chose, cria Luc, exaspéré...
Le monstre tendit le bras vers l’écran panoramique :
– Regardez...
Luc obéit et pâlit.
Les sept nuages procédaient à une mutation spontanée.
Tout en gardant, à la base, leur nature nébuloïde, demeurant ce magma translucide et fulgurant à la fois, ils diluaient la figure de Luc et, les uns et les autres, paraissaient modeler, sculpter, de leur propre matière, une forme très différente.
Et cela donnait sept outils formidables, sept poinçons géants qui, tous à la fois, prétendaient entamer la masse même du platox constituant la paroi externe de l’astronef.
Luc Delta, nerveusement, se remit à rire. Il était crispé, se demandant au fond ce qu’il convenait de faire, bouillant de ne pouvoir agir, de ne pas savoir quelle tactique adopter.
– Des poinçons... si grands soient-ils... ils ne viendront pas à bout du platox et...
Le Warzz ne bougeait pas, ne répondit pas.
Par les yeux d’Ernest, il fixait l’écran, attentif à ce qui s’y reflétait.
De nouveau, sept nuages. Sept Warzz.
L’être qui ressemblait au mécanélec prononça :
– Les sept... ce que vous appelez un conseil. Mais un conseil agissant. Qui serait en même temps un de vos commandos.
– Si je comprends bien, les sages, chez les Warzz, n’ont pas de soldats, il exécutent eux-mêmes la stratégie choisie ?
– Si vous voulez…
Mais Luc faisait un bond.
Il voyait les sept nuages, décidément conscients de l’inanité de leurs efforts, changer de tactique une fois encore.
Mais, maintenant, ce qu’ils tentaient pouvait s’avérer bien plus efficace.
Luc Delta avait tiré, non son poignard, mais son fulgurant, le terrible pistolet à inframauve.
Le Warzz ne bougea pas et son rictus s’accentua :
– Ne tentez rien contre eux... D’ailleurs j’ai pu m’en rendre compte, le rayon ne peut rien contre notre métabolisme. Nous ne sommes vulnérables qu’une fois solidifiés, vous devriez le savoir. Et l’acide n’a qu’un effet : nous restituer notre nature intrinsèque, comme vous l’avez réalisé sur ma demande. Il s’agit là des contradictions afférentes à notre monde, si dissemblable du vôtre... Non, seigneur Luc Delta, ne faites pas cela...
Luc Delta n’écoutait que d’une oreille distraite les explications du Warzz incarné, propos cependant riches d’intérêt pour la lutte future contre les indigènes de Jupiter.
Mais il voyait les sept nuages qui, tout bonnement, s’infiltraient dans le mini-astronef. Comment ? Il ne le savait pas encore. Non par la fermeture magnétique du sas, parfaitement étanche, mais, comme il le sut plus tard, par pénétration moléculaire.
Le Warzz s’incorporait littéralement au métal, glissait les subtils éléments de son corps extraordinaire entre les corpuscules atomiques et se reconstituait très simplement à l’intérieur.
Un, deux, trois, quatre, cinq six, sept. Ils étaient là.
Ils flottaient, globes vaguement perturbés, boules oscillantes, mouchetées de points d’or et de feu, d’émeraude et de saphir, traversés d’étonnants éclairs qui étaient peut-être leurs pensées.
Ils étaient dans le cockpit, autour de Luc et du Warzz, ce Warzz qui avait pris le corps et les traits d’Ernest.
D’Ernest neutralisé, d’Ernest captif de son ennemi interne, d’Ernest qui n’était plus rien.
Auprès de Luc, seul, horriblement seul, sur cette planète fantastique face aux sept nuages, et au Warzz qui conservait son apparence statique.
Le jeune homme ne s’affolait pas aisément, mais, en ce moment il sentait la panique se déchaîner en lui, l’horreur monter à sa gorge et l’étouffer de ses mains de glace.
– Ils sont là, dit le Warzz.
Luc haussa les épaules, grinça des dents.
Mais cette lapalissade amenait une sorte d’extase sur le visage du simili-Ernest. Le Warzz, évidemment, se réjouissait de retrouver ses frères de race.
Il eut un geste vers eux. Luc cria :
– Vous m’avez trahi...
– Non. Je veux seulement... Non... Pas cela...
Rapidement, Luc avait tiré, d’un coffret métallique, un objet long et impressionnant, évoquant une petite carabine, de faible calibre, mais mince et effilée, et munie à sa base d’une sorte de réservoir.
Le Warzz, qui décidément avait beaucoup appris chez les humains, savait de quoi il retournait.
Le Cerveau, fort de son expérience, avait mis au point ce fusil d’un nouveau genre, très utile contre les êtres-nuages.
Il était très simplement chargé de ce chlorure d’éthyle dynamisé utilisé désormais pour les anesthésies, et qui avait permis une première fois la neutralisation de la pseudo-Lydia, en cours d’ailleurs de désagrégation.
Le Warzz incarné savait que, cette fois, Luc risquait de toucher juste.
Car les entités joviennes étaient allergiques à bien des effets, mais fort sensibles aux variations de température.
Luc braquait son arme lorsqu’il eut l’impression que c’était Ernest qui l’attaquait.
Un premier coup partit, mais manqua son but parce que le monstre avait fait dévier le canon.
Alors ils luttèrent, ils se battirent, corps à corps. Luc de toute son énergie, l’autre de toute la musculature du solide et râblé Ernest.
La voix rauque, gutturale, maladroite, tentait encore de l’apaiser :
– ... Pas vos ennemis... écoutez... Vous allez les blesser... L’irréparable accompli... ne pourrai plus rien...
Luc avait tout accepté, pour remplir sa mission et aussi pour sauver Tamara, il fallait bien l’avouer.
Très vite, les pensées défilaient en lui et tandis qu’il se battait, le remords le tenaillait déjà.
Il était tombé dans le piège, en acceptant le sacrifice d’Ernest, d’Ernest qui ne pouvait plus rien pour lui et dont la forme corporelle cherchait à le saisir par le col pour l’étrangler, le neutraliser...
Mais le grand et mince Luc Delta était solide. De surcroît, la colère lui donnait des forces neuves.
Il réussit à repousser l’agresseur, bien qu’handicapé par l’idée qu’il frappait Ernest, et pressa une seconde fois la détente.
Cette fois, un des sept nuages fut atteint.
Gelé spontanément, il ne forma plus qu’un globe compact, plus réduit évidemment que la nébulosité originelle, et tomba, comme une pierre, sur le plancher de métal où il sonna avec un bruit bizarre.
Le faux Ernest éructait :
– Mais écoutez-moi... Nous ne vous avons pas trahis !
Luc le repoussa encore, braqua de nouveau son arme, se prépara à faire feu, par rafales cette fois, sur les six autres nuages.
Il ouvrit la bouche pour lancer :
– Nous verrons bien qui...
Mais cette phrase le perdit. Uniquement parce que, pour parler comme tous les humanoïdes de l’univers, il avait ouvert la bouche.
Un nuage fila sur lui avec la vitesse de l’éclair et s’engouffra littéralement sans sa gorge.
Luc tourna sur lui-même, eut un soubresaut, et roula sur le plancher.
Le Warzz incarné et les cinq autres nuages le regardaient gisant auprès de l’être nébuloïde muté en sphère cabossée...
CHAPITRE X
– Alors, rien ?
– Toujours rien, Mademoiselle.
Le radio de l’Étoile Bleue était gêné d’avoir à faire une telle réponse.
La star de « Cosmociné » remercia d’un sourire un peu triste et s’éloigna, plongée dans des réflexions qui, évidemment, ne devaient pas êtres des plus gaies.
La petite planète Europe accomplissait des tours assez rapides sur elle-même, ce qui pouvait à la rigueur être considéré comme l’alternance des jours et des nuits.
En fait, sous ce climat rigoureux, la lumière venant du Soleil tutélaire, évidemment très éloigné, n’était guère valable.
Ce qui éclairait surtout Europe, c’était la lueur souvent violente tombant de Jupiter, dont le disque écrasant passait, en phases variées, dans le ciel de ce petit monde accompagné des disques, demi-lunes, segments ou croissants des divers autres satellites.
Si bien qu’on ne savait vraiment jamais s’il y faisait absolument jour ou nuit.
Selon la tradition des cosmonautes et en raison de la difficulté qu’ils éprouvaient à mesurer le temps, on se basait sur des chronographes réglés, une fois pour toutes, sur la rotation de la Terre, la planète-patrie.
Ainsi, on comptait en tours de cadran de douze heures terrestres. Et on s’y retrouvait parfaitement.
Il y avait longtemps que les théories creuses des illuminés de la science (ou soi-disant telle) avaient fait long feu.
Nul n’aurait pu oser dire qu’un astronaute, parti pendant deux ans de la Terre, eût retrouvé celle-ci vieillie d’un siècle ou plus. Le temps, n’existant pas par lui-même, ne pouvait évidemment être différent en un point ou un autre du cosmos.
Mais, pour établir une vérité aussi simple que le sont toutes les vérités de l’Univers, il n’avait fallu rien de moins que de longs voyages interstellaires. Le temps, relatif ou non, existant ou non, n’en semblait pas moins terriblement long à Tamara, qui se souciait peu des thèses surannées des ratiocineurs des siècles envolés.
Luc Delta n’était plus là. Luc Delta, comme son fidèle Ernest, était parti pour Jupiter. Ce Jupiter qui paraissait la narguer et la menacer à la fois, fantastique lune qui paraissait écrasante, envahissant parfois tout le ciel visible.
Or, depuis le départ du mini-astronef, on n’avait enregistré que trois courts messages.
Deux en cours de route (et Europe était très rapprochée de l’astre majeur), un seul à l’arrivée.
Maintenant, c’était le silence.
On imagine aisément les affres de Tamara. Mais elle n’était pas la seule à s’inquiéter de la carence de la radio.
Le commandant de l’Étoile Bleue d’une part, le Cerveau d’autre part, comme d’ailleurs tous les techniciens et les cosmatelots commençaient à trouver cela bizarre.
Certes, l’exploration de Jupiter n’était pas comme celle des autres planètes.
C’était un univers différent, des conditions climatiques et probablement géophysiques absolument exceptionnelles. On voyait fort bien Jupiter, mais on n’en savait rien, sinon à peu près la composition chimique de ce qui lui tenait lieu d’atmosphère et qui faisait peut-être partie de sa masse même.
Les deux mutants artificiels réalisés par le Cerveau étaient donc en train de fouler ce sol curieux, s’il existait un sol, de vivre dans ces gaz invraisemblablement nocifs pour tout autre qu’eux deux.
Pourquoi ne donnaient-ils plus signe de vie ?
Les hypothèses les plus échevelées se faisaient jour. Mais les plus raisonnables, tels que le commandant, par exemple, homme des étoiles qui en avait vu bien d’autres, tentaient de rassurer Tamara :
– Peut-être, dans un tel monde, ne peut-on envoyer d’émission. Il y a des éléments atmosphériques ou autres qui perturbent, ou qui arrêtent tout bonnement les ondes…
Tamara avait remercié tous ses amis et, une fois encore, elle avait manifesté l’intention d’être seule.
Chacun à bord, bien sûr, respectait ses moindres désirs.
L’équipage avait fort à faire. Dans ce décor glacé, par une température qui descendait souvent à moins quinze ou vingt degrés, il devait travailler à réparer les avaries causées par la chute catapultée.
Car, bien entendu, il fallait penser qu’on ne demeurerait pas éternellement sur Europe, laquelle planète ne semblait pas offrir un terrain de découvertes particulièrement sensationnelles.
C’était, par contre, un merveilleux point d’observation pour le monde de Jupiter.
Nul ne se privait d’admirer la planète monstre et son cortège, mais le sort de Luc Delta et d’Ernest préoccupait chacun.
Le Cerveau, au grand complet, et ses aides avaient relevé le laboratoire de ses ruines, sauvé ce qui pouvait être sauvé, et s’affairaient à remettre les appareils en action, tout en poursuivant leurs investigations, allant de l’infiniment grand à l’infiniment petit.
Monsieur Quatre n’avait pas digéré son aventure et, plus peut-être que ses collègues, il brûlait de percer le secret des êtres-nuages.
Tamara, bien emmitouflée dans une combinaison climatisée, très adroitement conçue, souple et résistante, s’était éloignée de l’astronef.
– Ma chère enfant, lui avait dit monsieur Deux, n’allez tout de même pas trop loin. Nous n’avons rien vu sur ce monde. Pas une créature. Pas même un insecte. Cependant... on ne sait jamais...
Tamara lui avait assuré qu’elle serait prudente.
D’ailleurs, comme tout bon cosmonaute, elle emportait un poignard, un fulgurant à inframauve, outre les divers appareils indispensables aux équipements des interplanétaires.
Hors l’aspect fantastique du ciel où dansaient les petites planètes autour de l’immense Jupiter, le décor d’Europe évoquait plutôt celui de la Lune, avec des cratères nombreux, des monts aigus, des plaines désolées et des vallées immenses striées de crevasses vertigineuses.
Le tout, cependant, avec l’apport de la neige et de la glace, rappelant cette fois la Terre et les planètes de même type.
Un vent vif soufflait mais, le petit nez charmant de Tamara était bien à l’abri sous le casque de dépolex.
Elle ne regardait plus guère le décor, elle marchait, pour se détendre, d’un pas mécanique, absorbée dans ses réflexions.
Plus que jamais, elle regrettait de n’avoir pas, à temps, sollicité sa mutation en parallèle avec Luc et Ernest.
Ainsi, elle les eût accompagnés dans l’enfer jovien. Respirant elle aussi n’importe quel gaz, que lui importerait, à présent, de vivre ou de mourir pourvu qu’elle fût en compagnie de celui qu’elle aimait et quelles que soient les circonstances.
Par instants, elle levait la tête, regardait le disque géant, ou tout au moins ce qu’elle en découvrait au zénith, plongeant partiellement derrière les montagnes.
– Tu es là... Là-haut... Ah !... dans l’espace, ce qui nous sépare est bien peu de chose, mais...
Elle était déjà loin de l’astronef. Elle ne l’apercevait plus. Petit à petit, Tamara s’aventurait dans une vallée qu’elle n’avait pas encore explorée. D’ailleurs, actionnés soit à la réparation du navire, soit aux travaux de laboratoire, cosmonautes et savants n’avaient guère eu le temps de se promener depuis le départ des explorateurs de Jupiter.
Une fois encore, comme elle le faisait parfois au cours de ses randonnées, toujours solitaires d’ailleurs, Tamara leva les yeux pour contempler le géant planétaire auquel elle eût voulu arracher son secret.
Et soudain, son cœur se mit à battre.
Elle voyait, dans le ciel, la trajectoire d’une boule lumineuse, assez brillante qui, évidemment, n’était pas une étoile filante, encore qu’on en vît fréquemment tomber vers Europe.
– L’astronef... le mini-astronef... Luc... Elle se mit à crier, de joie, toute seule dans le paysage glacé et désertique.
– Il revient !... Il revient !...
Mais, sous son casque elle s’époumonait inutilement.
Les micros lançaient sa voix à travers les rocs et les banquises, mais elle était bien trop loin de l’astronef et nul ne l’entendait.
Elle sauta de bonheur puis, après cet accès puéril, se remit à raisonner.
L’astronef de Luc et d’Ernest — ce ne pouvait être que lui — venait de s’abattre vers l’horizon, mais dans une direction tout à fait opposée à celle où gisait l’Étoile Bleue.
Revenir vers le camp ? Donner l’alerte, ne fût-ce que par radio portative ?
Cela représentait un temps précieux et Tamara était pressée, très pressée, de retrouver Luc.
La jeune fille avait souvent prouvé qu’elle n’était pas une petite peureuse. Et puis, sur Europe, que risquait-elle ?
Tournant délibérément le dos à la direction du point de relâche du navire, elle s’élança, bien décidée à retrouver le mini-astronef qui devait, selon son estimation, avoir touché le sol du satellite à moins de deux ou trois mille mètres.
L’horizon était évidemment très rapproché en raison de la courbe du terrain. On ne pouvait rien découvrir, d’autant que les monts élancés et les banquises, les nombreuses congères, sans cesse formées par les fréquentes chutes de neige gênaient la visibilité.
Tamara courait, sous la lueur bizarre qui pleuvait de Jupiter.
Le monstre du ciel paraissait la dominer, étendre sur elle cette clarté plus redoutable, plus menaçante qu’une ombre de rapace.
Que lui importait !... Elle allait revoir Luc le presser sur sa poitrine, retrouver le sourire de sa bouche, l’éclat de ses yeux...
– Luc... Luc... mon amour...
Ceux qui avaient voyagé à travers l’espace avaient appris que, si le temps y était relatif, les sentiments humains, eux, demeuraient constants.
Tamara avait moralement des ailes et regrettait de n’être pas munie d’un dispositif antigravitation qui lui eût permis, comme les explorateurs, de s’envoler vers le mini-astronef.
Elle courait à perdre haleine, sans se rendre compte qu’elle s’enfonçait de plus en plus dans le mystère chaotique de la planète Europe.
Au bout d’un moment, elle dut s’arrêter, essoufflée, malgré sa jeunesse, malgré sa fougue et l’entraînement sportif qui ne lui avait jamais fait défaut.
Le paysage changeait autour d’elle. Elle découvrait de nouveaux monts et le froid perpétuel d’Europe créait une infinie variété de banquises accrochées aux rochers.
Vallées fantastiques, cratères effrayants, se succédaient. Mais nulle trace du petit engin qui devait ramener les explorateurs de Jupiter.
Tamara chercha à se repérer, vérifia son orienmètre et constata qu’elle était perdue.
L’aiguille du précieux appareil s’affolait, phénomène encore jamais constaté sur Europe, où aucun pôle magnétique ne se manifestait.
– Qu’est-ce qui peut bien dérégler l’orienmètre ?
Tamara regardait autour d’elle. Elle « voyait » le vent. Il soulevait la neige, créait des tourbillons. D’ailleurs, dans les audiophones de son casque, elle entendait parfois gémir cette voix, le seul bruit naturel de la petite planète.
Tamara commença à sentir son cœur se serrer.
Certes, ce monde était de petites dimensions et, de toute façon, elle n’était pas tellement éloignée de l’Étoile Bleue.
Deux heures de marche, peut-être trois...
Pour se rassurer, elle tenta, avec l’astronef, une liaison radio.
En vain. Nulle réponse ne lui parvint et elle se rendit compte que les ondes étaient terriblement parasitées.
D’autre part, elle avançait au hasard et ne voyait toujours pas le mini-astronef.
Tamara leva encore les yeux, contempla l’immense Jupiter.
Il lui sembla que les formidables taches, jamais expliquées, évoquaient des yeux fantastiques, que le monstre-planète, tout entier, se moquait de cette pauvre petite créature humaine, perdue sur son satellite.
Instinctivement, elle se mit à crier et, tout naturellement, c’était le nom chéri qui montait à ses lèvres :
– Luc... Luc... Luc…
Rien ne répondait. Sa voix se perdait dans l’immensité froide, où seul hurlait parfois le blizzard des terres glacées.
Et puis la lueur attira son attention.
Tamara avait conscience d’avoir tourné en rond pendant des heures, de s’être perdue comme une petite fille sur cet univers inconnu. Rien de surprenant à ce qu’elle découvrît subitement le fanal qui restait allumé en permanence sur l’Étoile Bleue, justement pour guider ceux qui s’éloignaient du navire.
Mais, presque aussitôt, elle comprit que ce n’était pas le vaisseau spatial échoué, pas plus d’ailleurs que le mini-astronef de Luc Delta.
Le paysage avait nettement changé. La région où elle avançait maintenant était plus fertile en cratères, moins montagneuse. Les plaques neigeuses se raréfiaient.
Cette lumière... mais elle se mouvait, elle évoluait, elle paraissait danser au ras du sol.
Fascinée, Tamara avança.
Un reste de prudence l’astreignit cependant à progresser en se dissimulant de son mieux. Elle n’en était pas à son premier voyage dans l’espace et n’ignorait pas que, sur les mondes inconnus, même d’aspect terrien au premier abord, se produisent fréquemment des phénomènes, physiques ou autres, absolument nouveaux pour les humanoïdes.
Tamara se rapprocha, en rampant parfois, en choisissant un cheminement protégé par les quelques rocs parsemant la plaine, évoluant entre les cratères de plus en plus nombreux, quoique tous de petites dimensions.
Un être-nuage.
Oui, c’était bien cela, certainement. Une des entités mystérieuses voltigeait au-dessus d’Europe, filant parfois comme un feu follet poussé par la brise, s’arrêtant, tournant sur elle-même, montant et, en permanence, changeant de fréquence lumineuse, parfois douce et légèrement fluorescente, parfois atteignant l’insoutenable éclat de l’éclair.
Tamara en oubliait presque qu’elle cherchait Luc. Elle voulait comprendre, savoir. Que faisait là cet être inconnu ? Était-ce bien le même que l’ennemi terrifiant qui avait donné tant de mal au Cerveau et à Luc Delta ?
Mais justement, Luc l’avait emmené. Du moins s’il avait réintégré le fossile-idole-mandragore, parti pour Jupiter avec les deux mutants.
Tamara suivit l’être-nuage, dont les formes continuaient à se succéder capricieusement tandis que le degré de brillance se modifiait également.
Cette poursuite silencieuse l’amena au bord d’un cratère, plus vaste que les autres.
L’entité arriva au bord puis, fila brusquement vers le fond et, ainsi Tamara la perdit de vue.
Elle rampa, pour gagner le bord de l’excavation, se coula enfin de telle façon qu’il lui fût donné de pouvoir observer l’intérieur du cratère tout à son aise, se glissant entre deux petits rochers pour ne pas être éventuellement repérée.
Là, retenant son souffle, elle plongea ses regards.
Et, sous le disque fulgurant de Jupiter, Tamara, stupéfaite, découvrit l’étonnant spectacle...
CHAPITRE XI
Les ombres des statues s’allongeaient dans l’immense entonnoir, qui devait mesurer un bon mile de diamètre.
Tamara, machinalement, les comptait, ayant repéré, du premier coup d’œil, qu’elles étaient disposées selon un ordre nullement laissé au hasard.
Sept fois sept statues.
Des idoles, représentant, très stylisées, des têtes humaines.
Des statues hautes de plusieurs mètres, rappelant irrésistiblement de semblables figurations connues sur la Terre, de Rapa Nui au Yucatan et même en Corse, vestiges de civilisations identifiées ou non.
Les quarante-neuf têtes géantes paraissaient vivre, en dépit de leur immobilité.
Et Tamara ne devait pas tarder à savoir qu’elles vivaient, en effet.
Tout de suite, dans la lumière étrange tombant du disque de la monstrueuse planète tutélaire, dans les singuliers jeux d’ombres qui se créaient, la jeune fille constata que ces idoles étaient d’une nature sans doute absolument semblable au fossile qui avait été ramené d’une planète satellite de Jupiter et qui avait tant intrigué le Cerveau avant d’être considéré comme le refuge de l’être-nuage.
Le même phénomène se reproduisait ici, mais cette fois sur une très grande échelle.
Les astronautes qui avaient glané la pseudo-mandragore ne l’avaient sans doute pas trouvée sur Europe. Tout au moins pas dans la même région, car il était bien évident qu’ils eussent été frappés par un décor aussi peu banal.
Mais leurs rapports n’en faisaient nullement mention. N’avaient-ils pas commis l’impardonnable négligence d’oublier exactement le satellite d’où provenait leur butin ?
Tamara, elle, savait maintenant que, sur la planète Europe, se tenait un singulier conseil des habitants du monde de Jupiter.
Parce que, terrorisée, se faisant toute petite, se plaquant au sol, se tapissant au creux du rocher, la fiancée de Luc Delta voyait passer, non loin d’elle, ou apparaître en face, sur l’autre lèvre du cratère, de ces fantômes lumineux qu’elle ne connaissait que trop, ces entités vivantes dont une seule leur avait tant donné de fil à retordre depuis le labo du Cerveau jusqu’à bord de l’Étoile Bleue.
Elle entendait le cliquetis affolé des aiguilles de ses appareils de contrôle portatifs.
Impossible de communiquer avec l’astronef, ni avec personne. Tout son attirail de cosmonaute était perturbé par la présence des êtres-nuages.
Elle pensa que, jusqu’alors, la présence du mystérieux spectre nébuleux n’avait jamais paru fausser l’aimantation et supposa, ce qui semblait plus valable, que cela ne se produisait que sur Europe, alors que les créatures invraisemblables se réunissaient, en s’incorporant aux grandes statues.
Car c’était bien de cela qu’il s’agissait.
Au fur et à mesure que les êtres arrivaient, ils pénétraient chacun dans une des idoles, si vite que Tamara ne pouvait déterminer par quel orifice ils entraient.
Il lui semblait que les statues devaient être évidées intérieurement avec des trous figurant les narines, les yeux, les oreilles et la bouche.
Le nuage fulgurant parvenait à hauteur de sa statue-logette et s’y effaçait littéralement.
Mais, ensuite, la jeune fille, épouvantée, voyait briller les regards jusque-là morts et vides des idoles, ce qui indiquait bien la présence interne des entités.
C’était sans doute un spectacle effarant, hallucinant, terrifiant, surtout pour une jeune fille.
Mais Tamara n’était pas une femme fragile. D’autre part, elle était dans un tel état de curiosité qu’elle en oubliait le péril certain qu’il pouvait y avoir pour elle à assister à un tel concile, à troubler une telle assemblée.
Ne s’agissait-il pas, en effet, de quelque chose de ce genre ?
Mais Tamara ne songeait qu’à regarder, à savoir, à comprendre...
Il lui semblait que, devant elle, s’étalaient les éléments d’un problème dont la solution constituait précisément la réponse à toutes les énigmes que Jupiter posait aux savants depuis des millénaires.
Quel lien unissait ainsi ces êtres impalpables, impondérables, mais cependant dangereux et doués de pouvoirs inouïs, avec ces figures assez barbares, évidemment primitives, mais qui tentaient de reproduire la physionomie humaine ?
Tamara établissait aussi un rapport avec le fossile-idole, fertile en perturbations de toutes sortes.
Une idée se faisait jour dans son esprit éveillé, féru de science, curieux comme celui de la femme qu’elle était, subtil en raison de son évolution propre.
Ces créatures indéterminables, ne cherchaient-elles pas, désespérément à capter la forme si parfaite de l’humain, à se loger dans des figures géantes ou des figurines plus réduites, uniquement parce que l’incarnation leur demeurait interdite, étant pour elles contre nature ?
Quoi qu’il en soit, les nuages vivants arrivaient toujours.
Aucun ne parut remarquer la présence de l’humaine intruse. Tous se lançaient avec précision vers une idole, sans la moindre hésitation, bien qu’ils arrivassent de tous les azimuts possibles. Des quatre points de l’horizon court du satellite, du ciel, voire des profondeurs de la planète.
Puis aucune nouvelle arrivée ne se manifesta plus.
Tamara, qui était tout à l’observation, nota que six seulement des sept théories de statues paraissaient pourvues en nuages vivants.
La septième série de sept restait avec ses regards morts, veuve de toute entité.
Mais ces yeux fulgurants, étincelants, parfois insoutenables par leur brillance ou, au contraire, agréables et doux comme de tendres émeraudes, de délicats saphirs, de douces opales, jetaient des lueurs variées et la neige, qui recouvrait le sol du cratère et aussi les crânes des statues géantes, irradiait dans cette illumination permanente et incessamment renouvelée. C’était une féerie incroyable qui se présentait devant Tamara éblouie, une Tamara qui, pour un peu, en eût oublié qu’elle recherchait Luc Delta, que l’Étoile Bleue avariée gisait sur Europe, et qu’ils étaient venus jusque-là pour l’exploration de Jupiter.
Les derniers sept nuages n’apparaissaient toujours pas.
Cependant, le conseil commença à se dérouler.
Blottie dans son alvéole de roc, bien protégée par la combinaison climatisée, Tamara oubliait la neige, le froid, la glace.
Le péril aussi.
Elle regardait.
Sept statues majeures émettaient des propos, à la manière des mystérieux personnages.
Des bouches, jaillissaient des javelots de la nature même des entités. Et cela créait, en l’air, au milieu du cercle immense des statues, des volutes torturées ou des arabesques capricieuses, des festons gracieux soudain laissant la place à des spirales surprenantes.
Et tout cela flambant, rutilant, iridescent, fulgurant, flamboyant, traversé de mille arcs-en-ciel insolites, de ruissellement de pierreries impossibles à imaginer, si fugaces que l’œil ébloui ne pouvait les saisir.
Leur langage, c’était sans doute leur langage, pensait Tamara.
Tout se mêlait, s’enchevêtrait, se retrouvait, engendrant sans cesse de nouvelles clartés, des dessins plus recherchés, plus inattendus.
Neige et glace, dans leur pureté, reflétaient l’éclat d’un tel spectacle et en multipliaient à l’infini l’impériale beauté.
Puis, comme à un mystérieux signal, tout rentra dans l’ordre.
Les statues cessèrent de converser et il y eut, de nouveau, quarante-deux idoles muettes, mais dont les yeux jetaient des feux bien étranges.
Alors quelque chose arriva, par la voie du ciel.
Tamara, dans sa cachette, se maîtrisa à temps pour ne pas crier.
– Le mini-astronef…
Le petit engin qui avait emmené Luc Delta et Ernest faisait son apparition.
Il venait à petite vitesse, survolant le sol de la planète à quelques dizaines de mètres seulement, manœuvre qui lui était familière et permettait aux cosmonautes l’examen approfondi des sols inconnus.
Tamara se mordait les lèvres au sang pour ne pas crier, dans son casque transparent.
Elle ne s’était pas trompée. C’était bien leur petit navire spatial. Ils revenaient bien de la planète monstre.
Mais dans quel équipage ?
Et pourquoi, précisément, l’engin semblait-il amené avec précision à l’endroit où se tenait l’invraisemblable réunion des êtres-nuages ?
Maintenant, elle allait savoir. Il ne pourrait en être autrement.
Encore un peu de patience, sans doute…
La peur, à présent, commençait à s’infiltrer dans son cœur courageux. Si Tamara, jusque-là, n’avait pas encore tremblé pour elle-même, que ne pouvait-elle redouter en songeant à ce qui avait bien pu arriver aux deux mutants expédiés sur Jupiter ?
Le petit astronef, de très médiocres dimensions, se dirigeait avec aisance. On le vit tourner un instant au-dessus du cercle des statues, puis descendre et se poser, silencieusement et délicatement, au fond même du vaste cratère, à quelques centaines de mètres de Tamara.
Elle avait de bons yeux. Elle regardait.
Puis, tout à coup, elle n’y tint plus. Non, elle ne pouvait demeurer en place, même vaguement en sécurité, devant ce qu’elle découvrait.
La porte magnétique de l’engin s’ouvrait. Deux silhouettes en descendaient et, en dépit de la distance, elle reconnaissait parfaitement les lignes de Luc et de son brave Ernest.
Tamara recommença à ramper, sur les coudes et sur les genoux. Elle sortit de l’alvéole protecteur, glissa dans la neige, toucha une surface glacée qui l’amena à cent mètres un peu plus vite qu’elle ne l’aurait souhaité en raison des circonstances.
Elle heurta enfin un rocher, lui-même enchâssé de glace, s’y cramponna, un peu rudement, et stoppa cette course folle.
Nul ne paraissait avoir remarqué son manège.
Luc Delta et Ernest étaient hors de leur navire et, autour d’eux, Tamara pouvait apercevoir six êtres-nuages, lesquels, de toute évidence, émanaient également du mini-astronef.
Tamara avait repris sa lente et cruelle progression.
En dépit de la combinaison de nylon blindé, elle se meurtrissait aux aspérités de pierres et de glaçons. Elle savait qu’elle saignait des coudes et des genoux, mais elle ne s’en souciait guère.
Elle n’avait qu’une idée : approcher le plus possible du lieu où, à peu près au centre du cercle des statues, l’astronef miniature et ses occupants venait de se poser.
Mais, au fur et à mesure qu’elle voyait mieux, il lui semblait que l’attitude de Luc, comme celle d’Ernest, était bizarre.
Eux ? Certainement.
Pourtant, ils manquaient de naturel dans leur comportement. Ils avançaient d’un pas mécanique, rigide, sans souplesse et il parut à la jeune fille que les six nuages qui les encadraient leur faisaient une garde d’honneur... ou un entourage policier.
Arriver... Arriver... Savoir la vérité.
Les statues aux yeux de feu paraissaient contempler le cortège des cosmonautes et de leurs guides.
Puis, les six commencèrent une sorte de ballet fantastique et Tamara retrouva les modalités de la conversation visuelle déjà tenue par les êtres-nuages issant des statues-logettes.
Des images brèves, des visions fugaces, des clichés ultra-rapides, tout cela devait évidemment constituer un langage que, seules, les créatures fantastiques étaient à même de saisir.
Tamara, le cœur glacé, eut l’impression que les six nuages vivants étaient en train de relater ce qui s’était passé sur Jupiter (car tous en arrivaient sans aucun doute), comment les deux cosmonautes s’y étaient comportés et, finalement, de quelle façon les nuages s’étaient emparés d’eux.
Car c’était hors de doute, Luc Delta et Ernest étaient prisonniers des entités nébuloïde.
Tamara entendait gronder en elle un torrent de pensées, souvent contradictoires, mais, petit à petit, complémentaires et qui échafauderaient de solides hypothèses.
Elle commençait à avoir l’impression que les deux garçons étaient, l’un comme l’autre, « habités », « hantés », chacun par un nuage de vie.
– Ils ne sont plus eux-mêmes... Ils leur appartiennent...
Elle imagina alors l’aventure de monsieur Quatre. Pendant tout le temps où il avait été sous la domination de son parasite, il avait cependant donné une impression absolue de rester lui-même.
Si bien que tous, et les trois autres éléments du Cerveau, avaient continué à lui faire confiance jusqu’au moment où Luc avait arraché le masque de la trahison.
Peut-être les circonstances étaient-elles quelque peu différentes et le comportement des humains « hantés » variait-il selon que le Warzz-Squatter se manifestait ou se tenait tranquille.
Mais il était bien évident que le Luc Delta et le Ernest Tavier qui déambulaient au milieu des statues n’étaient pas dans leur état normal.
Pourtant, alors qu’elle avait réussi à se rapprocher encore, Tamara vit soudain les deux garçons s’immobiliser ensemble, comme à un signal.
Immédiatement, les six nuages vivants filèrent, rapides comme l’éclair et Tamara constata qu’ils avaient pénétré respectivement dans six des sept statues encore inhabitées.
Presque simultanément, deux nuages apparurent encore.
Tamara eut l’impression ahurissante que c’étaient Luc et Ernest qui venaient littéralement de les expectorer.
Les deux derniers nuages pénétrèrent ensemble dans la seule statue du cercle qui était restée vide.
Il y avait donc maintenant le conseil au grand complet.
Sept fois sept. Plus un nuage logé avec un de ses congénères, celui qui revenait de la Terre.
Le dernier commando des sept nuages vivants avait accompli sa mission.
Luc et Ernest titubaient un peu, abandonnaient leur attitude guindée, se frottaient les yeux après avoir ouvert les casques, cherchaient à reprendre leur respiration.
Tamara était toute proche, cachée derrière une des statues géantes, plaquée dans la neige.
Il y eut un petit temps.
Puis les deux garçons tressaillirent et, simultanément, Tamara entendit.
On parlait.
Intérieurement. Aux humains.
Elle comprit comme ils venaient sans doute de comprendre que les entités, pour communiquer avec eux, s’adressaient à leur mental et, télépathiquement, leur adressaient un message intelligible pour leur entendement.
« ... Humains, nous ne vous voulons aucun mal. Mais vous avez foulé le sol sacré de la planète-déesse, que vous nommez Jupiter et qui est en réalité Amwaouwâ... Nous ne vous demandons que de renoncer, de convaincre vos compagnons de regagner la planète Terre, de répandre, dans tous les mondes l’idée que Amwaouwâ est inhabitable et sans intérêt... »
Luc Delta bondit :
– C’est inimaginable... Vous nous avez subjugués en vous emparant de nos personnalités... et maintenant vous nous demandez de trahir les nôtres, de trahir la science, de trahir notre parole...
« ... Humains... si vous refusez... nous vous habiterons de nouveau. Et sept de nos nuages s’en prendront à votre grand navire... Sans compter que vous deux, masquant deux d’entre nous, se chargeront non seulement d’induire les vôtres en erreur, mais encore de perdre à jamais toute votre expédition... »
– Je refuse, rugit Luc.
– Nous refusons, glapit Ernest.
Deux nuages foncèrent sur eux et ils reprirent aussitôt leur attitude de robots.
Tamara poussa un cri terrible, se leva et se mit à courir, oubliant la prudence, oubliant tout, dans le cercle fantastique.
– Luc !... Non !... Je ne veux pas !...
Mais un troisième nuage était sur elle et, une seconde plus tard, une Tamara rigide, sans grâce, marchant comme un automate, accompagnait Luc Delta et Ernest qui retournaient vers le mini-astronef.
Ce fut cependant Ernest qui s’étonna soudain de se réveiller. (Le mot convenait exactement).
Il se souvint de ce qui venait de se passer, constata qu’il marchait, bien malgré lui, aux côtés de Luc et de Tamara qu’il fut bien étonné de voir en un pareil lieu.
Alors, au fond de lui-même, il entendit la voix intérieure qui murmurait :
« ... N’aie pas peur... Je vous ai promis… Je me souviens... Vous m’avez empêché de périr... sur Amwaouwâ... Feins de faire comme tes compagnons... et accorde-moi ta confiance... je vous sauverai... »
CHAPITRE XII
« Laisse-toi faire... Obéis... »
Ernest avait dû faire effort pour réaliser.
Il avait été neutralisé sur Jupiter puis, pendant un long moment, totalement annihilé par le Warzz, il avait sombré dans l’inconscient.
Il s’était retrouvé lui-même sur Europe, pendant un court instant, en compagnie de Luc Delta, lequel semblait logé à la même enseigne que lui.
Dans le cercle fantastique des statues géantes aux yeux flamboyants, tout comme son coéquipier, il s’était senti redevenir conscient.
Le peuple des Warzz avait alors fait l’inconcevable proposition de trahison et, aussi bien que Luc Delta, Ernest avait crié son refus indigné.
Puis, brièvement, il avait perdu le fil.
C’était le moment où les Warzz les annulaient mentalement de nouveau.
Seulement, tandis que Luc, hanté par un Warzz, un autre membre du commando des sept nuages, délégué à la perte des Terriens, demeurait captif de son démon intérieur, Ernest se sentait libéré.
Il avait ainsi aperçu Tamara, une Tamara inattendue en cet endroit et qui, elle aussi, était sous la domination d’un être-nuage.
Tandis que le sien, doucement, prudemment, lui susurrait d’étranges paroles-pensées.
Le mécanélec avait de bonnes raisons de se méfier des Warzz, voire même de celui qui, après avoir joué aux Terriens tant de tours pendables, se prétendait désormais leur ami, leur allié.
Mais, philosophiquement, il pensa tout de suite :
– Je n’ai plus rien à perdre...
Aussi entra-t-il dans le jeu, avec le plus de docilité possible.
Il s’évertua à marcher avec autant de rigidité que Luc et Tamara, il les suivit à bord du mini-astronef, il se laissa, comme eux, étendre sur les couchettes du bord.
Il voyait bien que les deux fiancés, si bizarrement réunis, n’avaient aucune conscience de leur mutuelle présence.
Tous deux obéissaient passivement au monstre interne qui annihilait leur volonté, et même leur pensée, et se servait de leur organisme.
Quant à lui, il s’efforçait de suivre les indications de son guide.
Ce guide qui lui répétait ses démonstrations amicales, qui l’entretenait de ses sentiments de reconnaissance, mais qu’il se demandait toujours s’il devait le croire, lui faire confiance jusqu’au bout.
Voyant Luc et Tamara avancer, le regard vide, il avait parfaitement imité cette attitude.
Ainsi le mécanélec pouvait-il penser qu’il avait trompé la vigilance de ses geôliers, car nul d’entre eux ne semblait plus s’inquiéter particulièrement de son comportement.
Sous les yeux de flamme de quarante-deux statues géantes habitées par les Warzz, un commando de sept nuages s’était reformé, laissant de nouveau sept statues vides. Ce commando comprenait le Warzz vagabond, adversaire des Terriens.
Trois Warzz, donc infiltrés respectivement dans les organismes (et surtout les cerveaux) de Luc Delta, de Tamara et d’Ernest manœuvraient leur corps comme des mécaniques.
Les quatre autres membres du commando, redevenus entités nébuleuses, flottaient alentour, encadrant les trois jeunes gens qui marchaient vers le mini-astronef.
Dans cet équipage, ils avaient retrouvé le cockpit. Sous l’impulsion de leurs hôtes forcés, ils se levèrent un peu plus tard (sauf Tamara) et mirent l’appareil en marche.
Et ce fut, de nouveau, le départ pour Jupiter.
Le grand Conseil des Warzz avait donné ses instructions et le commando reprenait les opérations.
Mais, si Tamara, sur sa couchette, demeurant les yeux ouverts, était totalement inconsciente, si Luc Delta agissait à l’instar d’un robot, d’une marionnette au pouvoir de son démon, Ernest, lui, savait ce qu’il était en train de faire.
Il avait pris la décision d’exécuter à la lettre les instructions qui lui étaient intérieurement dictées.
Il participa donc à l’envol du mini-astronef, ne broncha pas lorsqu’on survola le cratère aux quarante-neuf statues évoquant l’île de Pâques, lorsque, enfin, il sut parfaitement qu’on repartait pour la planète immense, sur laquelle on aborderait avant deux tours du cadran tout au plus.
Il demeura immobile, debout, à la disposition du pilote Luc Delta, un pilote qu’il souffrait de savoir réduit au rôle de mannequin, mais qui, sur ordre intérieur, conduisait parfaitement le petit navire de l’espace.
Il n’osait fixer les Warzz, pour ne pas éveiller l’attention.
Mais il les voyait bien, tous les quatre.
Quatre nuages globoïdes, se déformant vaguement par instants, jetant des lueurs brèves mais, en général, conservant leur calme, c’est-à-dire n’émettant pas d’éclairs insoutenables, de fulgurances effarantes.
L’un de ces globes avait été attaqué par Luc, gelé, réduit en sphère solide.
Mais, depuis, Luc avait été vaincu et le Warzz avait repris son apparence naturelle, et était rentré dans les rangs du Conseil, alors que l’étrange ami d’Ernest prenait sa place.
– Que vont-ils faire de nous ?
Il avait formulé cette pensée, mentalement bien sûr, mais avec une telle force qu’il sentit que le Warzz qui le hantait l’avait entendue.
Et la réponse commença à naître en lui.
Ernest avait toutes les peines du monde à demeurer calme, à ne pas exploser, à conserver son attitude trompeuse de robot.
Le Warzz allié, si on pouvait admettre qu’il était bien décidé à aider les Terriens, apportait une révélation effrayante.
« ... Les Warzz vivent tous sur les satellites de Jupiter-Amwaouwâ... Ils naissent... renaissent... inlassablement... pour peu qu’ils aillent se retremper, avant leur fin effective, dans le grand lac de vitalité... »
Et Ernest, emporté par la curiosité inhérente à tout esprit humain, voulait en savoir plus, interrogeait, interrogeait...
L’autre ne se faisait plus prier pour lui répondre et, ainsi, la vérité se dessinait dans l’esprit du mécanélec.
« ... Les lacs de feu qui stagnent sur la planète-déesse... ce sont en réalité des points vitaux de tout l’univers... Mais seuls les Warzz, fils de ce monde, peuvent s’y retremper, s’y purifier, s’y métamorphoser, y finir et y retrouver une vie nouvelle... »
Ernest en savait assez pour imaginer ce qu’étaient les taches de Jupiter, ces taches qui intriguaient tant les savants astronomes.
Des lacs de feu... des lacs de vie...
Le Warzz, tel un barde mystérieux, chantait l’histoire des Warzz, de leur Genèse, de Amwaouwâ, la planète-déesse...
« ... Impossible de vivre longtemps sur la grande planète... Nul ne pourrait résister, qu’il soit humain ou warzz... »
– Mais pourquoi ?
– ... Parce que la pesanteur modifie les corps, même gazeux... Nous ne connaissons pas l’origine de notre race, mais nous pensons que, au départ, des hommes, venus d’ailleurs, il y a des temps et des temps, se sont posés sur Amwaouwâ...
– Que sont-ils devenus ?
– Ils ont dû tomber, avec leurs appareils, dans les lacs de feu...
– Donc ils sont morts depuis longtemps ?
– Morts, selon la norme que les humains donnent à ce mot. Mais nous, les Warzz, si nous nous jetons de nouveau dans les grands lacs, nous atteignons à l’immortalité...
– Et si vous périssez loin de là ?
– Nous subissons le sort commun à tous les êtres.
– Redites-moi la Genèse des Warzz...
– Les hommes ont péri dans les lacs... mais la vie y bouillonne, c’est un creuset magique, éternel... Leurs corps ont été mutés, mais, pour une raison inconnue, si leurs organismes sont devenus gazeux, nébuloïdes, ils ont conservé leur esprit intrinsèque... ce que vous appelez une âme...